March 2011

Interview with Goddy Leye (1965-2011) by Annette Schemmel

Published in Mosaïques, CM and African Arts, US

The media artist and visionary, Goddy Leye, died on February, 19th 2011 after a short illness in Bonendale, an artist village outside of Douala (Cameroon), where he initiated the artist association ArtBakery. The ex- student of the Rijksakademie (NL) was a brilliant and committed mediator between the continents and initiator of many South-South-contacts as well as a generous father figure for the younger artistic generation.
 
Annette's interview with Goddy Leye is one of his last statements about his visions regarding the Cameroonian art scene.
 
It was published in March 2011 in French in the fourth issue of the Cameroonian culture journal "Mosaïques". In Autumn 2011 it was featured in English in African Arts, a journal published by MIT press.
 
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Le Pedagoge Leye - portrait of Goddy Leye by Boris Nzebo

Annette Schemmel: Pour ma thèse de doctorat, je m’intéresse aux stratégies de professionnalisation informelle des artistes à Douala, c’est à dire à l’économie des connaissances sur l’art. Tu en es spécialiste et profondément impliqué; est-ce que tu pourrais me donner ton point de vue ?

Goddy Leye: Dans les années 90 la plupart des connaissances des artistes venaient des ateliers,  séminaires et symposiums organisés notamment par l’institut Goethe à Yaoundé, puis par l’Espace Doual’art à Douala. On note aussi les premiers collectifs d’artistes. Le premier est « Prime Art » créé à Yaoundé, en 1993, dont j’étais l’un des fondateurs. 
Ensuite, en 1995, s’est constitué à Douala un collectif d’artistes qui s’appelait le Club Khéops (comme les pyramides. Oui! Oui!), avec notamment les Salifou Lindou, Blaise Bang, Hervé Yamguen, Koko Komégné, Joël MPah Dooh …  Aussi bien à Yaoundé qu’à Douala, ces collectifs ont commencé à faire des projets, qui allaient au-delà de la simple exposition, orientés vers la réflexion. 
Un de ces projets, qui a beaucoup structuré la scène, est créé en 1996. Nous avions fait un atelier sur les techniques de la terre et les pigments naturels: Comment utiliser les pigments naturels pour faire des oeuvres aujourd’hui? Cela s’est fait à Yaoundé dans l’atelier de Prime Art, organisé par Prime Art avec la participation des artistes du Club Khéops, venus de Douala. Aujourd’hui, lorsqu’on regarde la ville, il y a beaucoup d'artistes qui travaillent la matière-terre. Il est à savoir que nous avons dû partager nos connaissances, divulguer certaines techniques de fabrication de peintures acryliques à partir de pigments naturels. Nous enseignions cela. Aujourd’hui ces techniques ont envahi l'espace. Ce sont les artistes de cette époque, et les collectifs, qui ont beaucoup contribué à professionnaliser la scène et la façon de travailler des artistes.

A.S.: Finalement, qu'est-ce qu'un artiste « professionnel »?

G.L.: L’artiste professionnel, c’est celui qui fait de l’art à 90% de son temps, et qui le fait avec dévotion, qui ne le fait pas comme quelque chose de passager, mais comme quelque chose qui définit sa vie. Il se définit par cela. Bon, ca ne suffit pas ... Pour être vraiment professionnel, il faut être autonome comme dans toutes les sphères de la vie, avoir été formé et avoir appris ce qu'est l'art.

A.S.: Alors ça peut s’apprendre, l’art?

G.L.: Ça s’apprend! Je pense qu’on n’apprend pas à s'exprimer artistiquement. On apprend les techniques qui permettent à quelqu’un à s’exprimer. Et il faut être réellement artiste pour s’exprimer! C’est à dire que si les techniques ne suffisent pas pour qu’on soit artiste, il ne faut pas non plus profiter de cela pour dire qu'un artiste ne se forme pas! Parce que j’entends beaucoup cela ici. Certains ne lisent pas, ne vont pas voir les expositions dans les galeries et prétendent qu’ils sont artistes, naturellement. C’est faux! Ça n’a jamais existé, ni ici, ni ailleurs. Moi, je ne crois pas en cela. Je crois qu’un artiste est curieux, se forme en permanence, cherche à comprendre des choses qui le dépassent sans cesse pour aller toujours plus loin. Un artiste ne fuit pas l’apprentissage.

A.S.: Et toi-même, comment t'es-tu formé?

G.L.: De trois manières : D’abord tout seul, au lycée, à Mbouda, à l’ouest du Cameroun. Je peignais, je dessinais, tout le temps, et nous avions créé, avec des camarades, un club qui s'appelait « le Club Dessin et Peinture ». Aujourd’hui par exemple, si on me pose la question de savoir pourquoi à ce moment j’avais la passion pour l’art et la peinture, j’ai du mal à le dire. Parce qu’autour de moi il n’y avait pas d’exemple pour me pousser. Tout cela s'est fait de manière totalement autodidacte, à lire et acheter des bouquins sur les techniques de peinture, du dessin, dessin du corps humain, dessin au fusain ou au crayon, etc.
Puis, j'apprends à l’université.  J'y entre en 1986. À l’université de Yaoundé, il n’y pas de formation en Arts Plastiques et moi j’ai un bac scientifique. Quand j’arrive à l’université je m’inscris en Lettres. Ce n’est pas simplement parce qu’il n’y a pas de formation en Arts Plastiques, c’est aussi parce qu’à l’époque je pensais devenir journaliste. Pendant que je suis à l’université je m’inscris naturellement au Club des Arts Plastiques, où tous ceux qui aimaient l’art, inscrits en Droit, Sciences Economiques, Sciences Naturelles, Biologie ou Sciences Physiques, etc, se retrouvaient pour parler d’art et faire de l’art. On avait un espace, au sein de l’université où on travaillait tous les jours, c’était ouvert 24 heures sur 24. Donc entre deux cours, je venais peindre et puis je repartais en cours et je revenais. C’était une vraie passion. 
De plus, j’ai eu une chance : A la bibliothèque de l’université de Yaoundé, nous étions nombreux inscrits en Lettres et il y avait très peu de livres en langues, grammaire, très peu de littérature, parce que c’était une bibliothèque déjà vieille et tous les premiers livres achetés, étaient foutus, déchirés et très vieux. Par contre, il y avait des livres en Arts Plastiques qui avaient été achetés dans les années 60 et 70. Comme il n’y avait jamais eu de formation en Arts Plastiques et en Histoire de l’Art, personne n’avait utilisé ces livres ... Quand j’arrive, je suis étudiant en Lettres, et il y a à la bibliothèque les livres d’Histoire de l’Art! Et qui sont en bonne forme! Que je suis pratiquement le seul à lire! J’en profite! 
Il y avait des livres sur Picasso qui me fascinait déjà au lycée, que j'ai alors l’occasion d’étudier. Je me mets à lire, à travailler énormément. L’université, pendant que je fais mes études des langues, m’offre la possibilité d’étudier à fond l’Histoire de l’Art. C’est comme ça que j’étudie l’art moderne essentiellement, sur lequel  je me concentre, et qui va beaucoup m’aider pour la suite. 
Là, c’est encore le côté autodidacte, mais ça ne suffit pas. En 1987, il y a le docteur Pascal Kenfack qui a étudié en France, qui rentre au Cameroun, avec son doctorat en arts plastiques et qui vient à l’université rencontrer les jeunes. Je le rencontre. Il nous prend alors quelques uns en apprentissage dans son atelier. On peut dire apprentissage, mais ce n’était pas ça. On allait dans son atelier, nous discutions, nous échangions avec lui. Il revenait avec des techniques qu’il avait appris aux Beaux-Arts et à l’université en France. Nous travaillions de manière très indépendante. Pendant cinq ans, voilà comment j’ai appris, dans l'atelier privé de Monsieur Pascal Kenfack!
A.S.: Quelle est donc la troisième manière?

G.L.: Oui, la première c’est la manière autodidacte, la deuxième c’est la formation avec Pascal Kenfack. Je pourrais dire que la troisième est la participation à des résidences et ateliers.
Au début des années 90, j’ai la chance d’aller 3 mois en résidence dans des écoles d’art en France. C’est un moment critique, parce que je viens de commencer comme professionnel et j’ai des tas de questions qui tournent dans ma tête. Je rentre de France après trois mois, avec 16 kilos de livres! Je m’en souviens encore! 
Il y a aussi les séminaires ateliers avec l’institut Goethe au début des années 1990. Du coup, je n'étais plus totalement isolé. Parce qu’il faut dire la vérité, j’étais  presque le seul à avoir ce type de formation et de connaissances dans cet environnement-là. Parce que même Pascal Kenfack qui me formait, avait une autre manière de voir l’art, même s’il y avait des points communs entre nous. Déjà, pour ma part, j’étais plus tenté par les choses nouvelles: installations, performances...

A.S.: Quelle est la vision d'ArtBakery par rapport à la formation des artistes?

G.L.: Je pars du fait que la plupart des artistes ici se forment dans les ateliers d’autres artistes. Or,  dans les années 60 à 90, les ateliers d’artistes au Cameroun sont très souvent des couloirs entre deux immeubles. Les artistes s'y installaient, sous une tôle parce qu’ils ne pouvaient pas louer un véritable espace. Ils y travaillaient, dans des conditions précaires. C'est dans ce cadre-là que les jeunes étaient accueillis et venaient apprendre leur métier. Les plus anciens, les plus expérimentés, passaient leurs connaissances aux plus jeunes, aux moins expérimentés. C’est un point fondamental de départ, qui a existé en Europe à l’époque des maîtres et des apprentis, qui existait aussi ici avant la colonisation avec les grands maîtres de la sculpture. Avec ArtBakery, je voulais quelque chose inscrit dans cette même tradition. Je répète encore une fois, afin de comprendre le contexte, le rôle des symposiums, séminaires, ateliers de l’institut Goethe : Cela a été fondamental pour construire un univers des Arts Plastiques au Cameroun ! 
Quand au début des années 90, nous créons le collectif Prime Art, nous commençons à travailler sur  des bases critiques. Chaque semaine on se retrouve dans un atelier et un des membres présente son travail aux autres, comme s’ils étaient des étrangers. Les autres critiquent ce travail là, sans le détruire, uniquement pour clarifier certains points. 
Au moment où je m'installe à Douala, j’ai pris note de toutes ces expériences. ArtBakery va fonctionner sur ce principe là, en le rendant encore plus professionnel et pas nécessairement en ayant une grande salle avec un microphone et un professeur, parce que ça ne marche pas forcement. Même dans des échanges informels, avec une bonne organisation, on peut assurer un complément de formation et faire en sorte que les gens soient de plus en plus professionnels. Voilà pourquoi dès le départ, l’un des premiers projets à entrer en jeu, est la résidence d’artiste. Des résidences de jeunes artistes du Cameroun,  vivant au Cameroun. Ceci dit, pour moi ce n’est pas une question de nationalité.

A.S.: Selon quels critères les artistes sont-ils sélectionnés?

G.L.: C’est moi qui les sélectionnais. Parce que je connaissais toute la scène et je savais qui étaient les jeunes qui étaient suffisamment engagés et qui avaient besoin d’un complément en terme d’information et de formation. Et qui n’avaient pas forcément accès aux livres. De mon côté, j'avais accumulé depuis 10-15 ans une somme de livres, catalogues et revues que je souhaitais mettre à disposition.
D'autre part, je sélectionne des artistes qui me semblent engagés et ont envie d’aller plus loin. Le but, entre autres, est d’avoir une véritable scène camerounaise. Je tiens à ce qu’il y ait une scène forte ici, qui est le territoire où je vis, pour que ça donne sens à ce que je fais. Parce que je veux que ce que je fais soit respecté par les populations, soit respecté par les autorités, soit respecté par les autres et pour ça, il y a une nécessité d'être de plus en plus nombreux à faire un travail qui montre que l’art ce n’est pas juste une fantaisie. C’est une fantaisie bien sur, mais c’est une fantaisie d’un niveau élevé. Une sérieuse fantaisie ! 
Avec ArtBakery, nous redéfinissons le concept de résidence : Il ne s’agit pas seulement de leur offrir l’espace où ils vont travailler pendant un, deux ou trois mois, et puis s’en aller. Non, il s’agit d’un espace où ils vont remettre en question leur pratique habituelle. Pas seulement pour dire: Ce que je faisais ne vaut rien. Non. Mais plutôt: Qu’est-ce qu’il y avait de fort ou plus faible dans ce que je faisais? Comment y remédier? C’est sur ce principe que les résidences se créent. C'est pour cela que tous ceux qui arrivent en résidence, ou presque, vont voir leur travail changer rapidement. Parce qu’ils ont accès à l’information, à une critique constructive, et non destructrice, parce qu’autour d’eux on ne faisait souvent que détruire ce qu’ils faisaient. Il est très courant sur la scène, que les artistes aient peur de l’arrivée de ces jeunes, pensant qu'ils vont occuper leurs espaces. A contrario, je pense qu’on peut créer un environnement où ces jeunes sont en sécurité, intellectuellement et psychologiquement, et où ils peuvent explorer des nouveaux territoires. C’est pour cela aussi qu’en offrant un espace qui est plus grand, au delà de 3 mètres par 3, celui de la chambre en général, ils progressent rapidement. Parce que beaucoup vivent chez leurs parents au départ, n’ont qu’une petite chambre et doivent par exemple peindre sur des petits surfaces et les mettre sous le lit! 
ArtBakery leur offre de l'espace. Un espace physique, parce qu’il y a vraiment beaucoup d’espace à Bonendale. Un espace mental parce qu’ils sont en sécurité et ils peuvent explorer des choses qu’ils n’oseraient pas faire chez eux, y compris des sujets qui peuvent paraître tabou. Souvent la question est comment est-ce que ce sujet qui est tabou devient un sujet artistique? Traiter de ces choses-là, fait progresser tout le monde.

A.S.: A quoi penses-tu quand tu parles des tabous?

G.L.: Surtout des tabous, disons, sexuels, ou des sujets où le corps est présenté ou utilisé comme dans des performances. On discute de cela pour ne pas rester sur les tabous religieux ou politiques, mais pousser la réflexion jusqu'à ce que ça devienne réellement artistique. Parce que je pense aussi qu'un des pièges chez nous est de penser qu’en brisant simplement un tabou politique on crée une oeuvre d’art. Ça ne suffit pas! Il ne suffit pas de briser les tabous. Il faut aller au delà et aboutir à une vraie oeuvre d’art. ArtBakery est un environnement où ces discussions ont lieu en permanence, où nous voyons et discutons le travail des autres. Cela permet aux uns et aux autres de progresser. Par exemple, nous organisons régulièrement des projections de vidéos d’artistes, et présentons les travaux des artistes ou  de commissaires qui sont de passage. Tout cela est multiplié au maximum, et aide à libérer les gens, à libérer les esprits ... Une des priorités est la bibliothèque qui grandit un peu et qui va grandir encore plus. Nous avons toute une stratégie pensée avec deux jeunes commissaires avec lesquelles je travaille {Ruth Afane Belinga et Adeline Chapelle, remarque de l’auteur} qui vise à faire exploser cette bibliothèque et faire en sorte que les jeunes artistes surtout, mais pas seulement, aient accès à ces connaissances. 
Modestement, j'essaie de créer des opportunités pour que les jeunes artistes et commissaires se rencontrent. ArtBakery cherche à créer des networks, des réseaux entre commissaires, pour qu’ils puissent, ou elles, parce que pour l’instant ce sont surtout des femmes, apprendre des autres et échanger plus facilement. Je ne suis pas commissaire, ni enseignant d’art, je suis artiste, mais j’ai de l’expérience et je peux partager cette expérience. Je ne suis pas non plus une école traditionnelle, ArtBakery est un atelier, une manière alternative d’avoir accès à la connaissance. Je pense que l’art est universel et que les gens, quelque soit l'endroit d'où ils viennent, doivent pouvoir échanger autour des questions d’art. Même si les modalités de présentation, de fabrication et les oeuvres changent selon les lieux, dans l’ensemble, il s’agit des mêmes choses. Lorsqu’on revient à ce qui est essentiel, on parle des mêmes choses. Donc, qu’on soit d’Amérique, d’Europe, d'Asie, d'Afrique, à partir du moment où en croit qu’il y a des choses qu’on peut apprendre à ArtBakery, on vient, il n’y pas de problème.

A.S.: Il me semble que toutes les femmes actives sur la scène artistique camerounaise (Ruth Afane Belinga, Justine Gaga, Ginette Daleu) sont passées par l'ArtBakery, que penses-tu de cela?

G.L.: Oui? Effectivement, toutes les femmes qui sont sur la scène artistique contemporaine, celles qui sont visibles en tout cas et se professionnalisent, sont passées à ArtBakery. Mais, ce n'est pas une volonté d'aider particulièrement les femmes! Non, non, non, il s’agit en réalité du fait que la plupart des jeunes artistes à l’heure actuelle, qui sont sur la scène ici, sont passés par ArtBakery. Hommes ou femmes. La plupart des jeunes artistes, qui commencent à avoir une carrière internationale sont passés par ArtBakery, je dis la plupart car Patrick Wokmeni qui est photographe n'a jamais été en résidence, par exemple. 
La situation est comme cela parce qu'au début des années 2000, (ArtBakery naît en 2003), il n’y pas de structure qui puisse les aider et les accompagner professionnellement. ArtBakery devient un plateforme, où beaucoup de gens passent, du Cameroun et de l’extérieur, rencontrer ces artistes, discuter avec eux, ce qui a beaucoup aidé ces jeunes artistes à évoluer. 
Et les femmes en particulier, parce qu’elles ont une relation différente avec moi. Dans le milieu de l’art au Cameroun (comme ça a souvent été le cas ailleurs), les hommes aiment regarder les femmes comme si elles étaient uniquement bonnes pour la cuisine, pour s’occuper des enfants, mais pas forcément pour l’art. Si elles sont dans l’art c’est qu’elles sont en train de s’amuser, faire ça en dilettante.
Moi, par expérience, ayant visité d’autres pays, je sais qu’on ne peut pas réduire une femme à ces fonctions là. Et lorsqu’il y a une femme qui s’intéresse réellement à l’art, qui veut faire le travail d'artiste de manière sérieuse, je l’accompagne, je l’encourage. Donc c’est pour ça finalement, que la plupart viennent à ArtBakery. Parce qu’elles y trouvent une oreille différente.

A.S.: Est-ce qu’on pourrait alors dire que tu transformes le système de passage de connaissances tel qu’il est ailleurs dans les ateliers?

G.L.: Oui. Afin que tu comprennes mes rapports avec les jeunes, je vais te raconter une anecdote, qui a son importance. Les gamins au quartier m’appellent « Goddy », parce que c’est comme ça que je le veux. Cela brise la hiérarchie. Lorsque je te parlais des tabous : il s’agit pas toujours des gros tabous, mais en fait ça aussi c’est un tabou. C’est un acte politique au Cameroun de faire en sorte qu'un enfant de 2 ans puisse m’appeler Goddy. Parce que dans la hiérarchie sociale, ils doivent m’appeler « Papa ». Ils doivent avoir peur de moi. Ils ne doivent pas être dans une sorte de relation ami avec moi. Moi, je brise cela, je crée l’amitié. Comme ça il s’ouvrent à moi, ils peuvent me dire des choses et je peux leur dire des choses en retour et à mon avis, c’est comme cela qu’on apprend le mieux aujourd’hui.
D’ailleurs, ArtBakery comprends un volet pédagogique. Le projet s’appelle « Nursery » et vise à introduire les arts plastiques dans les écoles primaires. Nous souhaiterions former des artistes, pour qu’ils puissent travailler avec des enfants, pour former les enseignants de l’école pour qu’ils puissent eux-mêmes enseigner les arts plastiques. Nous travaillerions avec les enfants de primaire, de quatre à treize ans environ. Cela pourrait se faire les mercredis après-midi, les artistes encadrant en dessin et peinture, modelage, bricolage, etc. Un ou deux enseignants de l’école assisteraient à toutes ces séances, pour voir (1) comment les artistes travaillent et (2) pour maintenir la discipline. Peu à peu, les enseignants seront formés aux techniques de base des arts plastiques: dessin, peinture, couleurs, formes, et comment les transformer en quelque chose de plus complexe. La stratégie est relativement simple, mais efficace. Puis, les enseignants formeront les artistes aux techniques de base de  psychologie de l’enfant. Comment est-ce qu’un enfant se comporte, quelles sont les phases d'apprentissage, la discipline, etc.
Plus tard, l'idée sera de regrouper les enseignants et les artistes qui ont été impliqués, dans un atelier-séminaire, où nous inviterons des experts. Je pense notamment dans un premier temps à des experts du Maroc, parce qu’au Maroc on a mené beaucoup de réflexions sur l’enseignement des arts. Le Maroc c’est le point de départ parce qu’il y a une culture relativement proche et que cela va faciliter les choses dans un premier temps. Ensuite on fait venir les gens de partout. Enfin, nous produirions des livres, des outils, des kits pédagogiques ... Je voudrais la meilleure pédagogie possible pour nos enfants!

A.S.: Comment finances-tu tout cela?

G.L.: Au début il faut le faire soi-même, sinon rien n’est fait. Je crois que les mentalités camerounaises ne sont pas encore prêtes. Il n'y a pas de sponsors. Les entreprises sont encore dans d’autres manières de voir, donc on ne va pas les attendre. Si on les attend on ne fera rien ! Donc voilà la raison pour laquelle il faut toujours financer soi-même. Avec ArtBakery, s’il avait fallut attendre d’avoir les financements, nous n'aurions jamais rien fait.